Éva­sion forcée

Flo­rent Mor­i­sod.

Les rideaux sont tirés. Les pre­miers rayons d’un soleil encore hési­tant cares­sent la bar­rière métal­li­que du balcon. Cette bar­rière qui déli­mite le permis de l’interdit, et de laquelle un inac­ces­si­ble monde semble pour­tant à portée de doigts. Car on les voit, ces quel­ques corps déam­bu­lant sur le petit chemin que plus per­sonne n’entretient. On sent leur pré­sence, leurs pas tantôt vifs, pres­que gênés, tantôt lents, savou­rant un instant de répit sal­va­teur. On décou­vre des visa­ges, des pela­ges et des plumes et après quel­ques semai­nes, en quête sou­daine d’humanité, on finit par les nommer, les visa­ges cris­pés dis­pa­rais­sant der­rière les jeunes feuilles du prin­temps, les pela­ges tache­tés uri­nant où bon leur semble et les plumes duve­teu­ses des juvé­ni­les rouges-gorges. Ce geste de rappro­che­ment, main tendue vers l’inconnu, ne fut pour­tant pas immé­diat. Il y eut d’abord les éter­nel­les crain­tes, les doutes et les repro­ches. Mais ces être loin­tains que l’on se plut à blâmer devin­rent fami­liers et leur vue appré­cia­ble, rap­pelant l’existence des autres, de ceux que l’on ne voyait plus, de celles que l’on ne savait entendre.


Quand d’un temps incer­tain naît une humeur maussade, l’espace rétré­cit, et seule la fenêtre dis­tin­gue le monde réel de l’au-delà. Chaque meuble, chaque angle, chaque grain de pous­sière est scruté avec une vive atten­tion, comme si con­naître les plus infi­mes carac­té­ris­ti­ques d’une chaise de bureau la ren­dait davan­tage inter­ac­tive, qua­lité ô com­bien recher­chée par les âmes iso­lées.


La nuit reprend ses droits. Les corps engour­dis se retran­chent der­rière des volets clos, et une brise ves­pé­rale fait chan­ter les buis­sons. Alors on s’évade, on danse libre­ment sous le regard bien­veil­lant des réver­bè­res com­pli­ces. Les yeux tour­nés vers les con­stel­la­ti­ons, l’esprit vire­vol­tant dans les airs, on hume une liberté retrou­vée. Juste un instant. Et on se sur­prend à espé­rer, à attendre que les astres écar­tent à nou­veaux les brumes céles­tes de leurs scin­til­lements de feu.


Les rideaux sont tirés. Un jour nou­veau pénètre dans l’appartement. Dans ce même appar­te­ment, com­posé des mêmes meu­bles. Les rayons d’un même soleil tracent leurs formes géomé­tri­ques sur les mêmes lattes du par­quet. Et pour­tant, à chaque nou­velle jour­née ses nou­veaux ques­ti­on­ne­ments. Des peti­tes incerti­tu­des aux gran­des réfle­xi­ons, des simp­les pen­sées aux pro­fon­des inter­ro­ga­ti­ons. Enfoncé dans le canapé gris du salon, le corps figé, l’esprit perdu dans des limbes d’un autre temps, on fait de cer­tains chan­ge­ments adop­tés par con­trainte les pré­mices de modi­fi­ca­ti­ons futures, comme les réso­lu­ti­ons d’une ère nou­velle. On rêve de l’après, du triom­phe d’un esprit cri­tique sur un corps jadis vaincu. On rêve de pro­jets que l’on se refu­sait d’avouer, de créa­ti­ons dont la réa­li­sa­tion était rendue impos­si­ble par tant de rem­parts qu’une raison réti­cente dres­sait sur nos che­mins. On rêve de rêver, remar­quant que la vie se cache par­fois là où on ne l’attend plus, entre les heures gagnées d’un repos forcé…

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